3. PETIT DÉJEUNER
Baiser.
La femme merveilleuse qui est en face de moi me gratifie d’un léger baiser, puis d’un autre, plus profond. C’est Mata Hari, l’ancienne danseuse franco-néerlandaise prétendument espionne, ma compagne en Aeden.
— Vite ! Ce n’est plus qu’une question de secondes.
Elle me lance un ankh, l’outil divin qui nous permet de produire la foudre et d’observer les mortels. Je passe ce bijou, insigne de notre pouvoir, autour de mon cou et, tandis que je m’habille prestement, elle explique :
— Ce matin, les centaures t’ont déposé dans ton lit. Beaucoup d’événements se sont produits ici durant tes sept jours d’absence.
Elle me tend mes sandalettes de cuir que j’enfile à la hâte, saisit un sac en bandoulière et nous déguerpissons sans même nous donner la peine de fermer la porte de ma villa.
Dehors, le vent souffle. Je veux me diriger vers la Porte Orientale où se situent les Champs-Élysées et les palais des Maîtres dieux qui se sont chargés de notre éducation jusqu’ici mais Mata Hari m’en détourne :
— Tous les cours sont finis. La Finale est prévue dans le Grand Amphithéâtre.
Nous courons le long des larges avenues de la cité d’Olympie. Elles sont désertes. Pas d’élèves dieux, pas de Maîtres dieux, pas de chimères, pas d’insectes, pas d’oiseaux. Nous n’entendons au passage que le roucoulement des fontaines antiques et le bruissement des feuilles. À nouveau la majesté du lieu m’impressionne, les jardins taillés, les allées fleuries, les bassins sculptés, les oliviers noueux : tout est féerique ici.
Le ciel est anthracite, alors que le sol est blanc. Un éclair de foudre zèbre en altitude les sombres nuages, mais il ne pleut pas. J’ai un sentiment étrange.
Un sentiment de fin du monde.
Comme si une catastrophe allait soudain s’abattre.
Le vent multiplie ses rafales. Le froid s’intensifie. Des cloches se mettent à sonner. Mata Hari me tire par le bras et ensemble nous courons à perdre haleine.
Les matins d’hiver de ma dernière vie de mortel me reviennent en mémoire. Ma mère me tirait ainsi pour m’entraîner au lycée où m’attendaient mes examens de fin d’année. Elle me disait : « Sois ambitieux. Vise le plus haut possible. Ainsi, même si tu n’accomplis que la moitié du chemin, ton niveau sera déjà très élevé. » Que penserait-elle de moi à présent, si elle me voyait en Olympe en Finale de divinité ?
Nous courons dans Olympie.
Devant moi les cheveux bruns de Mata Hari volent dans la bourrasque. Sa silhouette menue et musclée me guide dans les ruelles et les avenues.
— Vite Michael, ils sont en train de fermer les portes !
Nous parvenons au Grand Amphithéâtre, construction monumentale en pierre de taille. Des bas-reliefs représentent des titans en lutte contre des héros armés de lances et de boucliers. Deux centaures, bien en chair ceux-là, flanquent l’entrée principale. Bras croisés, ils frappent le sol de leurs sabots et des jets de vapeur jaillissent de leurs naseaux dans l’air glacé.
À peine nous ont-ils aperçus qu’ils s’emparent de leurs olifants et annoncent notre arrivée. La lourde porte en chêne ouvragé grince et un Maître dieu barbu de 2,50 mètres apparaît, la tête couronnée de feuilles de vigne.
— Michael Pinson ! clame Dionysos. Décidément tu es fidèle à ta légende : « Celui qu’on attend. » Certains se figuraient déjà que tu allais rater la Finale.
Le dieu des voleurs nous fait rentrer et ferme derrière nous l’épais portail.
— C’est commencé ? demande Mata Hari, inquiète et essoufflée.
Dionysos fourrage dans sa barbe et nous adresse un clin d’œil.
— Non, non, les portes allaient fermer mais la partie n’a pas encore débuté. Vous avez même une bonne heure pour prendre tranquillement un petit déjeuner. Je vous confie à mademoiselle.
Une demi-déesse surgit, c’est l’Heure Diké. Elle nous guide à travers des couloirs de marbre et des cours dallées, vers une cantine de l’Amphithéâtre. À droite, sur un buffet, des pichets laissent échapper des odeurs de café, de thé, de lait, de chocolat chaud.
Autour d’une large table centrale je distingue les autres élèves dieux finalistes en train de se restaurer.
Nous étions 144 au départ. Lorsque je me suis enfui pour explorer le sommet de la montagne, plus de la moitié avaient déjà été éliminés, sans parler de ceux qui ont été assassinés par le déicide. Maintenant nous ne sommes plus que 12.
Je reconnais :
Georges Méliès, le dieu des hommes-tigres.
Gustave Eiffel, le dieu des hommes-termites.
Simone Signoret, la déesse des hommes-hérons.
Bruno Ballard, le dieu des hommes-faucons.
François Rabelais, le dieu des hommes-cochons.
Toulouse-Lautrec, le dieu des hommes-chèvres.
Jean de La Fontaine, le dieu des hommes-mouettes.
Édith Piaf, la déesse des hommes-coqs.
Plus un garçon dont j’ai oublié le nom car il ne faisait pas partie du cercle de mes familiers.
C’est un blondinet replet que Mata Hari semble connaître.
— Lui, me murmure-t-elle à l’oreille, c’est Xavier Dupuis, le dieu des hommes-requins. Au début, son royaume était de taille moyenne, et puis il a entrepris d’armer et de former une aristocratie militaire. Il a réussi à fédérer autour de lui tous les États voisins et il est en plein essor industriel. Ses villes grossissent et prospèrent. Il faudra t’en méfier d’autant plus que son peuple connaît une croissance démographique rapide.
Tous nous saluent.
Nos challengers restent cependant concentrés sur la partie prochaine, tels des sportifs avant les Jeux olympiques.
Dans un coin, légèrement isolé du reste des joueurs, je reconnais Raoul Razorback, le dieu des hommes-aigles. Son visage long comme une lame de couteau, son regard ténébreux, sa placidité me sont familiers.
Il boit son café à petites gorgées mais se lève pour me rejoindre sitôt qu’il m’aperçoit. Sans lâcher le bol dans sa main gauche, il me tend sa main droite. Je la regarde sans la serrer.
— Ne me dis pas que tu m’en veux encore, Michael.
— Comment pourrais-je te pardonner ? Tu as récupéré le message de tolérance de mon prophète pour le transformer en message de racisme contre mon peuple !
Il fronce le sourcil. Lui d’habitude plutôt flegmatique, je le sens très nerveux.
— Encore cette vieille histoire. Ne me dis pas que tu prends ça au sérieux. C’est le jeu, Michael. Ce ne sont que des mortels ! Et comme leur dénomination l’indique, les « mortels » sont destinés à mourir. Nous, nous sommes des dieux. Nous sommes bien au-dessus de ça. Ils ne sont que les pièces d’un jeu d’échecs géant. Est-ce qu’on pleure les pions qui se sont fait manger par l’adversaire ?
Il esquisse un geste désinvolte et me tend la main.
— Toi et moi nous avons été amis. Nous le serons toujours, déclare-t-il.
— Ce ne sont pas des « pions ». Ce sont des êtres vivants capables de ressentir la souffrance, Raoul.
Razorback se résigne à abaisser son bras et me considère avec ironie.
— Tu t’investis trop émotionnellement dans le jeu. Tu as toujours eu une vision naïve de ta fonction divine. Tu veux toujours être le « gentil du film », Michael. Cela te perdra. L’important c’est de gagner, pas de se montrer sympathique.
— Laisse-moi le droit de ne pas partager ton point de vue.
Il hausse les épaules, puis avale son café d’un trait.
— Les cimetières sont remplis de héros sympathiques et les panthéons regorgent de crapules cyniques. Mais ce sont ces derniers qui, au final, choisissent les historiens qui se chargeront de présenter la version officielle pour les générations à venir. Et ces mêmes « crapules cyniques » peuvent dès lors, grâce à la magie de leurs propagandistes, se transformer en héros étincelants. Nous le savons d’autant mieux qu’ici nous avons la vision objective des événements.
— Voilà en quoi nous différons, Raoul. Toi, tu constates les injustices, alors que moi je m’efforce de lutter contre elles.
Le regard ténébreux de mon concurrent en divinité brille différemment.
— As-tu oublié, Michael, que c’est moi qui t’ai donné l’envie de t’élever jusqu’au Continent des morts ? As-tu oublié notre slogan des Thanatonautes à l’époque où nos âmes sortaient de nos corps pour explorer l’au-delà ?
— « Ensemble contre les imbéciles. »
— Oui et aussi : « En avant vers l’Inconnu. » Tel est le sens de notre mission d’âme : dévoiler ce que nous ignorons. Ne pas juger : observer et comprendre. Ne pas choisir un camp : avancer vers l’inconnu. Notre quête est celle de la recherche de la réalité dissimulée derrière les apparences. Pas celle de la « gentillesse ».
Il a prononcé ce dernier mot avec dédain. Les autres nous écoutent sans intervenir.
— As-tu oublié notre autre slogan quand nous vivions dans l’Empire des Anges ? « L’amour pour épée. » C’est au nom de l’amour que nous nous battons !
— En son entier la devise disait : « L’amour pour épée et l’humour pour bouclier. » L’humour, c’est notre capacité à relativiser. Tu le sais, c’est au nom de l’amour, d’une religion ou d’une patrie que se sont déroulés les pires massacres. Et c’est souvent au nom du sens de la dérision qu’en fin de compte les guerres cessent et les tyrans sont déchus. Où est passé ton sens de l’humour, Michael ?
Raoul Razorback va s’asseoir et prend une tranche de cake aux fruits confits.
— Il a disparu quand j’ai vu tes hommes-aigles utiliser le symbole du supplice de mon prophète comme signe de ralliement. Mon symbole était le poisson, pas un homme empalé !
Il me répond tout en mastiquant :
— C’était pour faire perdurer ton message que j’ai fait ce choix… Il importait de marquer les esprits. Reconnais qu’une représentation d’engin de torture frappe plus qu’un dessin de poisson.
Ma voix monte d’un ton.
— Tu as assassiné mon prophète ! Et tu as récupéré et déformé son message !
— Tu n’es qu’un pauvre imbécile, Michael. Tu ne comprends rien à la grande Histoire du monde.
J’attrape Raoul et le renverse à terre puis, le saisissant à la gorge, je l’étrangle. À mon grand étonnement, il ne se défend pas. Quand il commence à tousser, Gustave Eiffel et Georges Méliès interviennent. Ils nous relèvent et nous écartent l’un de l’autre.
— Hé ! C’est la Finale aujourd’hui ! s’exclame Bruno Ballard. Si vous avez envie de vous écharper, faites-le par le truchement de vos peuples.
Édith Piaf renchérit :
— De toute façon, après cette partie il n’y aura qu’un seul vainqueur et les onze autres seront éliminés.
— Nous sommes comme des gladiateurs dans les minutes précédant les jeux du cirque, confirme Xavier Dupuis. Ne nous entretuons point avant que le signal soit donné.
Mata Hari m’aide à rajuster ma toge.
— Mange ça, m’intime-t-elle en me tendant un croissant. Tu auras besoin de tes forces pour la partie.
Je reprends du café.
Nous nous jaugeons tous avec méfiance. Jean de La Fontaine essaie de détendre l’atmosphère.
— Les mortels ne se rendent pas compte de leur chance… de ne pas être des dieux !
— Et d’être ignorants des mondes qui les dépassent, complète François Rabelais.
— Par moments je préférerais ne pas savoir et ne pas disposer de pouvoirs aussi importants. Tous ces gens qui nous vénèrent c’est tellement de responsabilités, reconnaît Simone Signoret.
— Dans quelques heures nous serons fixés, marmonne Toulouse-Lautrec.
Je bois encore plusieurs bols de café, Mata Hari attrape le pichet et m’empêche de me resservir.
— Arrête, sinon ta main tremblera et tu dirigeras mal ta foudre divine.
Elle se serre contre moi, je sens la douceur de son corps, de ses seins qui frottent contre mon torse.
— J’ai envie de faire l’amour avec toi, murmure-t-elle à mon oreille.
— Là, tout de suite ?
— Oui, juste avant la partie. Après, de toute façon, il sera trop tard.
— Je ne sais pas faire l’amour à la va-vite.
Elle me tire vers un long couloir latéral.
— Tu apprendras. Je suis comme les plantes : il faut beaucoup me parler et beaucoup m’arroser.
Des corridors peints en rouge se succèdent.
Lorsque Mata Hari estime que nous sommes suffisamment éloignés des autres, sans me lâcher, elle s’allonge à même le sol de marbre, et là, l’un contre l’autre, nous entreprenons de nous embrasser et de nous caresser.
Ma compagne prend le contrôle de nos ébats. Elle devient le chef d’orchestre d’une valse horizontale dont elle seule définit la cadence. Quand enfin nous retombons, haletants, l’un contre l’autre, elle me tend un objet qu’elle conservait enveloppé dans son sac en bandoulière.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Notre aide.
J’écarte le tissu protecteur et reconnais la couverture familière de l’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu.
— J’en ai repris la rédaction afin que cet héritage ne soit pas perdu. Tant de connaissances risquaient de disparaître… J’ai retranscrit de mémoire certains fragments. Ne t’étonne donc pas de les revoir même si tu les as déjà maintes fois étudiés. J’en ai ajouté d’autres grâce à quelques découvertes effectuées durant ton absence.
À la première page, je retrouve l’enseignement qu’Edmond Wells estimait le plus important entre tous. Aventure après aventure, il nous l’a constamment répété. Mata Hari en a certes un peu modifié la tournure mais le sens, millénaire, reste le même.